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Singapour Le Mag a interviewé l’historien Mark Ravinder Frost, auteur du livre « Singapore: a biography » (Ed. Didier Millet, 2009), à l’occasion de la commémoration du bicentenaire de l’arrivée de Sir Stamford Raffles à Singapour.

Il y a deux cents ans, Singapour était un simple port de pêche, comment l’arrivée des Anglais a-t-elle changé et transformé l’île ? 

Mark Ravinder Frost: « Je pense que l’expression « petit village de pêche», voire « petit village de pêche endormi» était particulièrement usitée après l’indépendance de Singapour en 1965. Je pense même que le nouveau gouvernement indépendant de Singapour a encouragé cette notion, pour plusieurs raisons– l’une d’entre elles étant que cela camouflait le fait que l’île aurait pu être décrite comme appartenant réellement aux sultans malais de Joho-Riau-Lingga en 1819. L’idée du « petit port de pêche» en rajoutait également au sentiment de réussite de la part du gouvernement post-indépendance singapourien en termes de logement, de santé et d’industrie. Les dirigeants politiques singapouriens pouvaient se permettre de proclamer « Regardez d’où nous sommes partis pour devenir un pays développé !»

A présent nous découvrons, en particulier grâce au travail d’archéologues qui tentent de dévoiler l’histoire de Singapour avant 1819, que cette idée de « petit village de pêche » cache énormément de choses et qu’elle est très trompeuse. La colonie de Singapour traversait certainement une période de déclin lorsque Raffles et Farquhar y arrivèrent en 1819, par rapport à ces années prospères en tant que lieu de commerce, siège royal des rois de la région, et base navale. Cependant Singapour n’avait jamais été un simple port de pêche. L’ironie aujourd’hui est que Stamford Raffles était aussi conscient de ce point que nous-mêmes sommes en train de le devenir. En tout état de cause, il n’a jamais considéré qu’il « découvrait » Singapour. Bien au contraire, il souhaitait faire revivre un ancien repère de la civilisation malaise qu’il avait longuement étudié. » 

Comment la population locale– composée de Malais, de Chinois et d’Orang Laut – a-t-elle réagi lorsqu’elle a vu l’île devenir une colonie britannique ? Comment a-t-elle accueilli Sir Raffles et les transformations qu’il a apportées par la suite ? 

« Les chiffres varient sur la population locale au moment de l’arrivée de Raffles, parce que, comme il faut le rappeler, les populations voyageaient énormément dans toute la région de l’Asie du Sud-Est. Les voies maritimes correspondaient aux autoroutes de nos jours. Certains peuples habitaient sur des bateaux (comme les Orang Laut, ndlr). Je dirais que la population aux environs de 1819 variait certainement entre plusieurs centaines et peut-être jusqu’à mille habitants, selon s’ils venaient travailler, commercer, ou s’installer ici, et pour combien de temps ils restaient. Il est certain qu’à l’arrivée de Raffles, les planteurs de poivre et de cachou chinois (ou gambier en anglais, ndlr) étaient déjà installés sur l’île. 

Nous avons un exemple de comment les Orang Laut ont réagi lorsqu’ils virent Raffles arriver dans le témoignage de Wa Hakim, un Orang Laut dont les impressions du débarquement, lorsqu’il avait 15 ans, ont été retranscrites à la fin du 19ème siècle. Il ne révèle pas grand chose, si ce n’est que Wa Hakim a remarqué l’arme à feu du soldat indien qui accompagnait Raffles. 

Il faut se rappeler que pour les dirigeants malais qui se rendirent sur l’île de Singapour pour accueillir Raffles, il s’agissait d’un accord politique et commercial. Raffles offrait un partenariat et la reconnaissance britannique d’un dirigeant, le Sultan Hussein, dont l’accession au trône du Sultanat de Riau-Johor-Lingga avait été bloqué par un adversaire. Raffles ne présentait pas au Sultan Hussein et ses chefs, la promesse d’une ébauche du « progrès » occidental et de la civilisation par la colonisation. Il promettait de leur garantir des revenus ainsi que leurs statuts en faisant de Singapour un lieu de commerce pour la Compagnie des Indes Orientales (CIO). Il s’agissait au départ uniquement d’argent. » 

A l’époque, Sir Raffles a-t-il reçu le soutien du gouvernement britannique ou a-t-il agi seul ?

« Non. Sa décision d’ouvrir et de baser une antenne de la CIO à Singapour n’a jamais été clairement approuvée par ses supérieurs. (Il semblerait qu’on lui ait demandé simplement de se rendre sur place pour prospecter les possibilités d’une telle installation). Lorsqu’il arriva à Singapour, et qu’il hissa le drapeau britannique, il y eut de véritables craintes que les Hollandais, qui auraient pu déclarer que l’île faisait partie de leur sphère d’influence (par leur accord avec le Sultan en place de Riau- Johor-Lingga), envoient leurs troupes. Les supérieurs de Raffles étaient également perturbés par le coût de telles annexions, en particulier lorsque le bénéfice commercial pour la Compagnie n’était pas immédiatement évident. Raffles fut en réalité critiqué et ridiculisé au Parlement britannique pour ses actions, qui causèrent de l’embarras au gouvernement britannique de l’époque. » 

200 plus tard, quel héritage Raffles a-t-il laissé à Singapour ? 

« C’est une question très complexe, surtout parce qu’il y a beaucoup plus de Singapouriens qui s’interrogent justement aujourd’hui sur le sujet. Je pense qu’il faut réfléchir en termes de points de référence. Pour plusieurs raisons, Raffles n’a pas été une figure renversée par les dirigeants post-coloniaux de Singapour après son indépendance : sa statue n’a pas été démontée et démolie. La raison en est qu’il représentait quelque chose à laquelle ces dirigeants aspiraient et qu’ils admiraient, quelque chose qui semblait lancer Singapour sur sa voie. On pourrait dire que pour la Singapour indépendante, Raffles est devenu le premier héros néo-libéral, une icône historique du capitalisme d’un supposé Eveil rationnel. Et pour des raisons pratiques, les dirigeants des premières heures post-coloniales de Singapour décidèrent donc qu’il y avait un sens à le maintenir là, sous forme de statue, dominant la ville, pour assurer aux investisseurs occidentaux qu’il ne s’agissait pas d’un gouvernement anti-occidental radical gauchiste, qui menaçait de nationaliser ses industries. 

Mais à présent que les gens en apprennent plus sur l’homme qu’était véritablement Raffles plutôt que le symbole historique, ils découvrent les faces cachées de son personnage et ils se rendent compte que, comme beaucoup de “héros” de l’Histoire, il était bien plus complexe que l’on a pu le présenter, tout comme ils découvrent que la notion de « petit village de pêche endormi» de Singapour avant 1819 cache beaucoup de choses. » 

A quel point Raffles était-il un visionnaire ? 

« Il avait certainement une vision très engagée de Singapour, dans le sens où il continuait de s’y rendre, d’essayer, de passer du temps dans la région, même lorsque la mort de ses enfants sous les tropiques lui coûta tant d’un point de vue personnel. Mais les courants de l’éducation ont changé à présent pour mettre en évidence le rang et les obscures réalités qui étayaient les idéaux de Raffles et ceux des colons européens de sa génération. Oui, ils prônaient et avaient une vision de libre commerce plutôt que de monopoles. Oui, ils disaient être là pour apporter civilisation, prospérité et progrès. Mais en réalité, ils travaillaient pour une entreprise globale, la Compagnie des Indes Orientales, qui était dirigée par le profit et qui était à l’époque le plus important syndicat de la drogue, vendant l’opium indien à la Chine en échange de son thé. 

La réalité je crois, est que Raffles était à la fois un visionnaire ET un colon aventurier suffisant (et parfois brutal). Il était tout à fait capable d’imaginer la « Singapore Institution » (créée en 1823 et devenue aujourd’hui « Raffles Institution », ndlr) en tant qu’école pour éduquer les fils de l’élite malaise dans leur propre langues et cultures. Il est certain qu’il aimait la littérature malaise, et voulait sans doute sincèrement voir la civilisation reconnue mondialement en envoyant ses richesses culturelles à Londres pour les exposer devant un public occidental au British Museum. 

Mais dans ce dernier exemple, on voit comment les deux côtés de sa personnalité se mélangeaient. Cela n’a sans doute jamais traversé son esprit – ni celui de ses compères- qu’en voulant récolter et présenter ces richesses à l’étranger, dans le but de faire connaître mondialement la civilisation et la culture malaises, il était en réalité en train de les voler à ceux à qui elles appartenaient. Et en réalité, ces vols ont en même temps fait connaître Raffles à Londres comme un « Orientaliste » de grande renommée. » 

Pourquoi l’Histoire se souvient-elle de Raffles uniquement comme le fondateur de la Singapour moderne ? 

« Ce point de vue est en train de changer à présent, grâce au travail effectué par un grand nombre d’historiens sur William Farquhar, le cofondateur de Singapour. Le fait que le rôle de cofondateur de Farquhar n’ait pas été connu pendant des années revenait au talent artistique de la veuve de Raffles, Sophia, dans son récit sur la vie de son mari, et l’histoire de la fondation de la Singapour coloniale, à travers ses Mémoires de Sir Stamford Raffles (« Memoir of the Life and Public Services of Sir Thomas Stamford Raffles », ndlr)– une œuvre qui a été décrite comme « un des plus beaux travaux de Relations Publiques de notre ère ». »

Texte traduit de l’anglais par Alessandra de Longvilliers.

C’est aujourd’hui que s’ouvre à l’Asian Civilisations Museum (ACM) l’exposition consacrée à Sir Stamford Raffles intitulée « Raffles in Southeast Asia : Revisiting the Scholar and Statesman ».

Réalisée en collaboration avec le British Museum, l’exposition qui se tient à Singapour jusqu’au 28 avril révèle des facettes jusque-là peu connues du personnage historique, devenu célèbre pour avoir transformé Singapour en port de commerce anglais moderne dès 1819.

« Nous voulions vraiment avoir une exposition sur un sujet qui nous est très familier, comme Raffles, et révéler de nouvelles perspectives sur lui, afin de susciter une réflexion différente sur Singapour, notre histoire et notre identité », explique Kennie Ting, directeur de l’Asian Civilisations Museum. Et d’ajouter, « nous explorons Raffles d’un point de vue extérieur, en regardant un contexte géographique plus large – l’Indonésie et le monde malais- et donc cela amène à présenter différentes perspectives sur ce personnage. »

De 1805 à 1824, Sir Stamford Raffles a en effet vécu sur les îles de Penang, Java puis Sumatra. Il connaît bien la région, son histoire et parle malais. En 1817, il publie un livre en deux tomes intitulé « Une histoire de Java » pour lequel il est anobli. Raffles est aussi un passionné d’histoire naturelle et un grand collectionneur d’objets. L’exposition qui compte environ 240 œuvres d’art, met en avant de nombreux précieux objets de sa collection personnelle tels que des masques, des marionnettes de théâtre ou encore des instruments de musique. Mais « Raffles in Southeast Asia » révèle aussi ce que le Britannique considérait comme moins noble ou peu à son goût, les pièces de textiles par exemple.

Pour le président du British Museum, Sir Richard Lambert, « chaque objet raconte une histoire. Cette exposition à l’Asian Civilisations Museum montre comment les objets peuvent révéler de nouveaux récits sur des événements, des individus et des régions comme l’Asie du Sud-Est. Pour la première fois, cette exposition regroupe des objets rassemblés par Sir Stamford Raffles et provenant de collections privées et publiques du monde entier. On nous propose un nouvel aperçu de l’histoire très complexe de Java et du monde malais, et les visiteurs sont invités à venir se faire leur propre idée sur ce personnage complexe.»

Le festival nocturne « Light to Night » se tient en plein coeur du Civic District jusqu’au 24 février. ©Colombe Prins

A l’occasion du bicentenaire de l’arrivée de Raffles à Singapour, un autre évènement -nocturne cette fois- se tient aussi dans le Civic District, à quelques pas de l’ACM. Jusqu’au 24 février, le festival « Light to Night » présente différentes réalisations artistiques -en lumières ou en scène, à l’intérieur de la National Gallery ou à l’extérieur autour du Padang- qui retracent quelques faits historiques de Singapour.

Exposition "Witness to War: Remembering 1942". ©National Museum of Singapore

Exposition « Witness to War: Remembering 1942 ». ©National Museum of Singapore

Jusqu’au 25 mars 2018, le National Museum of Singapore commémore le 75ème anniversaire de la capitulation de Singapour face aux Japonais avec l’exposition « Witness to War : Remembering 1942 ».

1942, Singapour connaît l’une des années les plus sombres de son histoire, en tombant aux mains des Japonais, après une semaine de combats sanglants. La colonie britannique ayant tout juste capitulé est alors placée sous occupation japonaise pendant trois ans et prend le nom de Syonan-To, qui signifie « Lumière du Sud » en japonais.

75 ans après, les souvenirs douloureux sont encore ancrés dans la mémoire des familles singapouriennes. Mais avant qu’ils ne tombent dans l’oubli, le National Museum of Singapore a voulu les capter, les figer et les faire entendre. Cette nouvelle exposition « Witness to War : Remembering 1942 » rend ainsi hommage aux survivants et aux vétérans qui racontent avec beaucoup de pudeur leurs terribles histoires.

Des témoins de la Seconde Guerre mondiale raconte leurs souvenirs de l'année 1942. ©National Museum of Singapore

Des témoins de la Seconde Guerre mondiale racontent leurs souvenirs de l’année 1942. ©National Museum of Singapore

Parmi les dizaines de témoignages, on retient notamment celui de Mr. Mani qui se souvient d’avoir cherché à se mettre à l’abri des bombardements avec sa famille, lorsque lui et sa sœur ont été blessés. Sur la route qui les conduisait à l’hôpital, les deux enfants –à l’époque- ont été séparés et Mr. Mani n’a jamais plus revu sa sœur.

Des témoignages tous émouvants et puissants que l’on peut lire, écouter ou voir dans l’enceinte de cette exposition. Le Musée a également placé des cartes postales à la disposition des visiteurs qui souhaiteraient écrire à ces rescapés de guerre, à ces témoins vivants. C’est un dialogue entre le passé et le présent qui se crée, comme pour mieux se souvenir et commémorer.

 

L'épée du Lieutenant-Général Tomoyuki Yamashita est pour la première fois présentée à Singapour. ©National Museum of Singapore

L’épée du Lieutenant-Général Tomoyuki Yamashita est pour la première fois présentée à Singapour. ©National Museum of Singapore

Le Musée met en avant des objets à fortes valeurs historiques qui témoignent aussi du passé. Et parmi les 130 éléments disposés figurent un canon anglais intégré dans une installation de sons et lumières, un drapeau de l’Union Jack avec des inscriptions japonaises, des uniformes de soldats mais surtout l’épée qui appartenait au Lieutenant-Général Tomoyuki Yamashita à la tête de l’Armée japonaise lors de la bataille de Singapour en 1942 et qui est présentée pour la première fois à Singapour.

 

Entrée de la "Battle Box" à Fort Canning Hill. ©Singapore History Consultants Pte Ltd

Entrée de la « Battlebox » à Fort Canning Hill. ©Singapore History Consultants Pte Ltd

Alors que Singapore commémore cette année le 75ème anniversaire de la prise de Singapour par les Japonais en 1942, la « Battlebox » dédiée à la Seconde Guerre mondiale reçoit le prix du premier musée à visiter attribué par les voyageurs habitués du site TripAdvisor.

Le site de conseils aux voyageurs a révélé hier son classement des 10 musées de Singapour à visiter. Pour la première fois, le bunker de la Seconde Guerre mondiale, appelé « Battlebox », figure en tête du Travellers’s Choice Awards de l’année 2017 qui est le prix décerné par TripAdvisor à partir des commentaires des voyageurs. Le musée souterrain apparaît également 14ème des musées d’Asie à visiter, selon le même site.

L’ancien centre de commandement britannique situé à Fort Canning Hill est un lieu devenu historique. C’est là que, le 15 février 1942 -date dont Singapour commémore le 75ème anniversaire cette année- le Lieutenant-Général britannique Arthur Percival décide de se rendre face aux Japonais, après une semaine de combats intenses sur l’île.

Le musée retrace ainsi le déroulé de ce qui a été pour les Anglais « le pire désastre et la plus grande capitulation de l’histoire britannique », selon les termes employés par le Premier ministre anglais de l’époque, Winston Churchill.

En 1945, après la reddition de l’armée japonaise, les Anglais décident de sceller le bunker qui tombe alors dans l’oubli pendant plusieurs décennies. Ce n’est qu’en 1988 que la « Battlebox » est redécouverte.

A l'intérieur du bunker de la Battle Box. ©Singapore History Consultants Pte Ltd

A l’intérieur du bunker de la Battlebox. ©Singapore History Consultants Pte Ltd

L’avis des voyageurs

Aujourd’hui, le bunker devenu un musée organise des visites guidées tous les jours à certaines heures précises (http://www.battlebox.com.sg). C’est une « belle reconstitution historique de la bataille de Singapour avec des mannequins; l’atmosphère moite et humide permet de se rendre compte des conditions de l’époque », voici le commentaire laissé par une Française sur TripAdvisor. « Le musée n’est pas très grand mais très bien entretenu et les salles avec les mannequins de cires sont extrêmement bien reconstituées et réalistes. L’ambiance est très bien retranscrite et nous avons l’impression de faire partie de cette histoire en se baladant dans les couloirs et les différentes pièces », peut-on encore lire sur le site.

Des mannequins de cire utilisés pour des reconstitutions historiques. ©Singapore History Consultants Pte Ltd

Des mannequins de cire utilisés pour des reconstitutions historiques. ©Singapore History Consultants Pte Ltd

Pour le musée, cette récompense est un honneur. « Bien que ce prix suscite pour nous davantage d’inspiration et d’encouragement, il nous rappelle aussi que nous devons continuer à mettre l’accent sur l’authenticité dans nos programmes de sensibilisation car c’est le fondement sur lequel se basent toutes les expériences de visite inoubliables », explique Razeen Chan, directeur de Singapore History Consultants qui administre le musée de la Battlebox.

Les autres musées à visiter

Neuf autres musées de Singapour apparaissent dans le classement établi et publié par TripAdvisor. Le musée privé Intan qui met en avant la culture peranakan arrive en seconde position devant le National Museum of Singapore. Viennent ensuite Changi Museum et le Chinatown Heritage Centre. La National Gallery ouverte en 2015 est quant à elle sixième, suivie par la Singapore City Gallery, l’ArtScience Museum puis le Peranakan Museum. Enfin l’Asian Civilisations Museum apparaît le dernier de la liste.