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Marina Bay Sand

Singapour est-elle une ville Feng Shui ?

Marina Bay Sand

L’hôtel Marina Bay Sands vu des jardins de Gardens by the bay. ©Colombe Prins

Consultante en Feng Shui depuis 2010, Claire Saint-Jean a toujours été passionnée par cet art chinois. En 2013, elle s’installe à Singapour et s’intéresse de plus près à l’architecture de la Cité-Etat.

 

D’abord qu’est-ce que le Feng Shui ?

Littéralement, « Feng » signifie vent et « Shui » eau. Pour les habitants de la Chine ancienne, ces éléments naturels matérialisaient l’énergie du ciel et de la terre. En mouvement, cette énergie est bénéfique. Excessive ou stagnante, elle peut devenir négative. Le Feng Shui est un art millénaire, taoïste, au même titre que la médecine traditionnelle chinoise ou l’acupuncture. Il peut être considéré comme une médecine de l’habitat visant à harmoniser l’énergie environnementale d’un lieu de manière à favoriser la santé, le bien-être et la prospérité de ses occupants. Le Feng Shui vise ainsi à agencer les habitations en fonction des flux visibles -les cours d’eau- et invisibles -les vents- pour obtenir un équilibre des forces et une circulation de l’énergie environnante : le « Qi »  (prononcé « chi »).

 

D’un point de vue architectural, Singapour est-elle une ville construite selon les principes du Feng Shui ? 

On peut dire que les constructions les plus récentes font appel aux principes du Feng Shui comme Marina Barrage ou Suntec City et sa « fontaine de la richesse ». D’autres, comme le Fullerton Hotel, ont été rénovées selon des principes Feng Shui. Mais par exemple, il n’y a pas de consensus autour du Marina Bay Sands, les avis des maîtres Feng Shui singapouriens divergent notamment au sujet de la piscine posée sur le toit de l’hôtel qui, pour certains, constituerait de l’eau en suspension en haut d’un bâtiment. Pour ma part, je pense que le Marina Bay Sands est une construction auspicieuse car sa forme peut faire penser à une porte ou à une montagne qui protège le quartier financier et amène richesse et prospérité.

 

Quels sont les endroits les plus Feng Shui de Singapour ? Et pour quelles raisons ?

On ne peut jamais dire d’un endroit qu’il est Feng Shui ou qu’il ne l’est pas car il n’y a pas d’absolu en Feng Shui. Tout est toujours en mouvement et suit le rythme des saisons et des astres. Le Feng Shui est intimement lié à la fois à un lieu et à un temps donné : un lieu peut avoir une énergie « Qi » bénéfique pendant une certaine période de temps et ensuite passer dans une configuration moins bénéfique. Le seul contre-exemple à avoir résisté au temps est celui de la Cité Interdite à Pékin. Mais l’un des endroits les plus Feng Shui à Singapour est sans doute la Marina, avec le ArtScience Museum en forme de fleur de lotus qui peut aussi représenter une main ouverte, les trois dômes du centre commercial The Shoppes dont la forme rappelle la carapace de la tortue -un animal symbolique du Feng Shui- et le Marina Bay Sands, gardien protecteur de Singapour.

 

A l’inverse, existe-t-il des constructions non Feng Shui ?

Oui, les Gateway buildings sont un exemple remarquable de construction non Feng Shui. Situés en face de Parkview Square, près de la station de métro Bugis, ce sont des bâtiments dont les angles évoquent fortement des lames de rasoir. Pas besoin d’avoir étudié le Feng Shui pour remarquer tout de suite la forme pointue et agressive des angles des bâtiments, qui peuvent aussi faire penser à des flèches. Ce qu’en Feng Shui on nomme le « Sha Qi », qui peut être traduit par « Qi néfaste ». Personne n’aurait envie de se mettre face à une flèche ou une lame de rasoir, à une quelconque arme pointue ! Wheelock place est considéré également comme un autre bâtiment non Feng Shui à Singapour, non propice à la prospérité financière des commerces qui y ont élu résidence.

 

Pour les Singapouriens, le Feng Shui est-il une réalité quotidienne qu’ils appliquent et pratiquent ?

J’ai rencontré beaucoup de Singapouriens qui ne connaissaient pas ou peu le Feng Shui malgré leurs origines chinoises, et pour lesquels cela relevait de la superstition et des croyances qui ne peuvent être acceptées et aller de pair avec leur religion. A l’inverse, d’autres sont de fervents adeptes et allient une connaissance approfondie de l’astrologie chinoise aux principes du Feng Shui pour s’assurer harmonie et prospérité. Il y a aussi beaucoup de Feng Shui « folklorique » avec l’utilisation de nombreux objets censés apporter la bonne fortune.

 

Selon vous, Singapour est-elle une ville où il fait bon vivre ?

Pour moi, Singapour donne en apparence l’impression d’une ville construite pour assurer sa réussite économique et sa prospérité matérielle. Les réseaux de circulation (routes, transports) fonctionnent bien et favorisent la fluidité des échanges, comme les artères du corps humain favorisent le transport du sang. Le décor est plaisant et semble Feng Shui. Mais si l’on regarde de plus près, le mode de vie singapourien consiste à travailler dans des tours élevées, à déjeuner dans des food courts en sous-sol, à passer ses week-ends enfermé dans des centres commerciaux et à vivre en hauteur dans des HDB ou des condominiums. Je trouve cela assez déshumanisant parce que plus vous vivez haut et plus vous êtes déconnecté de la terre dont vous ne recevez plus l’énergie. L’être humain a toujours besoin d’un équilibre entre les énergies contraires et complémentaires du ciel et de la terre. Nous sommes faits pour être exposés à l’environnement naturel, c’est-à-dire à la lumière du soleil, au vent, à la pluie… A Singapour, je trouve qu’on est assez coupé de notre base, la nature. Moi, j’ai par exemple besoin très régulièrement d’aller me ressourcer au réservoir Mac Ritchie ou au parc du Botanic Gardens, mais que je trouve déjà un peu trop civilisé…

 

Pour en savoir plus sur Claire Saint-Jean:

http://bodyhometherapy.com

 

Chun See Lam, fondateur du blog Good Morning Yesterday. ©Colombe Prins

Chun See Lam, bloggeur nostalgique du vieux Singapour

Chun See Lam, fondateur du blog Good Morning Yesterday. ©Colombe Prins

Chun See Lam, fondateur du blog Good Morning Yesterday. ©Colombe Prins

Paul Anka n’est pas forcément son chanteur préféré mais Chun See Lam aime l’une de ses chansons « Times of your life », dans laquelle l’interprète avec son expression « Good morning Yesterday » met en garde contre le temps qui passe et les souvenirs qui filent. A 62 ans, Chun See Lam est nostalgique et aime à penser aux souvenirs de son enfance dans les années 1950 et 1960.

« Lors d’un voyage d’affaires au Myanmar en 2005, raconte-t-il, je partage avec un japonais un taxi qui nous conduit à l’aéroport. Sur la route, pour faire la conversation, je dis à ce passager que je trouve que Yangon (devenu Rangoon aujourd’hui, ndlr) ressemble à Singapour quand j’étais jeune, avec ses bâtiments de style colonial et ses vieux bus remplis. Mais le japonais, surpris, me répond ‘Singapour a donc du bien changer durant ces dernières décennies’. »

De retour chez lui, Chun See Lam décide de lancer son blog « Good morning Yesterday » pour raconter et faire revivre le « vieux Singapour » qu’il a connu. A l’époque, le consultant en management a 53 ans et est l’un des rares de sa génération à bloguer, mais il y prend goût, sans doute parce qu’il a toujours aimé écrire. Aujourd’hui, il s’amuse sur sa page Facebook Good morning Yesterday et partage avec ses 400 amis des photos d’époque.

Une enfance dans un kampong

Né en 1952, ce singapourien d’origine hongkongaise a grandi dans le petit village ou le kampong de Lorong Chuan, aujourd’hui traversé par la CTE (Central Expressway), l’autoroute centrale. A l’époque, il n’y a ni eau courante, ni électricité et un seau fait office de toilette. « On s’amusait beaucoup dans la jungle, on faisait des combats d’araignées et avec des catapultes on visait les oiseaux, raconte le bloggeur en souriant. Le soir, on allait au cinéma en plein air. La vie était vraiment tournée vers la nature, Singapour était vert et rural, ce qui est très différent aujourd’hui », regrette-t-il.

Son père travaille pour l’armée britannique mais Chun See Lam se souvient quant à lui de la première fois qu’il voit « de près » des européens. « On en voyait peu car il était rare qu’on se mélange », explique-t-il. « Un jour, lorsque je devais avoir 4 ou 5 ans, des chevaux montés par des caucasiens en promenade ont traversé le kampong, les chiens tout excités se sont mis à aboyer », raconte-t-il, les yeux encore pétillants.

Puis vient le temps de l’urbanisation et des immeubles HDB (Housing and Development Board). Le Singapour des années 1970 ne ressemble déjà plus à celui des années précédentes que chérit le bloggeur. En 1974, la famille Lam est contrainte d’emménager dans un appartement. « J’ai du me séparer de mes 3 chiens et moi qui avais l’habitude de vivre dans une maison ouverte, j’avais l’impression d’être enfermé dans cet appartement. »

Du blog au livre

Depuis dix ans, Good Morning Yesterday a acquis une certaine notoriété dans la blogosphère singapourienne. Chun See Lam partage avec les gens de sa génération tous ses souvenirs et ensemble ils se rappellent le bon vieux temps. Les lecteurs, qui sont essentiellement des singapouriens ou des anglais ayant vécu plus jeunes à Singapour, commentent les publications, envoient des photos ou donnent des précisions sur des lieux oubliés. De jolies histoires remontent à la surface et des amitiés virtuelles -mais pas uniquement- se créent entre bloggeurs.

Mais c’est aussi à la jeune génération que Chun See Lam veut s’adresser afin de leur raconter le Singapour d’avant, celui qui appartient déjà au passé et dont il ne reste que peu de traces.

Encouragé par l’un de ses trois enfants, il publie en 2012 « Good Morning Yesterday » dans lequel il retrace uniquement son enfance dans les années 1950 et 1960. Lui qui avait toujours voulu être écrivain, voit enfin son rêve se réaliser.